Richard Laillier

Né à Paris en 1961

Vit et travaille à Paris

 

 

portrait de Richard Laillier 2014

 

Tout semble commencer normalement : des notes écrites, des croquis puis la page blanche.

Là, l’ordre des choses s’inverse et tout commence dans le noir, par le noir, presque pour le noir.

Tout pour ne pas avoir à penser aux figures, à tout ce que l’obscurité confond et qui réclame.

Tout pour ne pas éclairer les ténèbres : plisser les yeux et voir dedans.

Les ombres ont une lumière qui ne réfléchit pas ce qu’elle illumine.

Ne pas se contenter de la surface du noir, aussi des choses; prendre le temps des yeux, le redonner au regard, le redonner aux choses.

Tendre les yeux. La pierre noire peut effacer la lumière, la gomme pour retrouver ce que j’ai perdu dans l’obscurité.

 

2012 - Arboretum II - nocturne (70x100) copie - copie 3

                                                          Arboretum II, nocturne – 2012 – pierre noire sur carton – 70 x 100 cm

A grands traits – gestes courbes, larges mouvements circulaires – il dépose la matière, lessive de noir la surface. Le bruit de craie érafle, éraille le carton. Puis il passe un chiffon qui unifie les surfaces irrégulières de la pierre noire.

J’écoute plus que je ne regarde. Je suis attentif aux bruits, à ses gestes, à son rythme, à son souffle.

Le carton s’imprègne de suie. Il frotte. Il caresse. Le chiffonnage régulier de la surface produit un bruit de pluie doux et continu. Dans l’écoute de ses gestes, je suis captif d’un lent vertige.

A l’aide d’une feutrine, il brosse la surface, il égalise. Lustrée, la surface noire renvoie une lumière beaucoup lus claire, une lumière d’un gris très doux, surgit, un gris brumeux, un halo de gris, une buée de gris. Une flaque de gris. Un reflet.

Il charbonne. Sa chorégraphie lente et précise devant la toile.

Un torse se pose littéralement sur le silence – y trouve son appui. Vapeur blanche d’une fissure naissante, une vapeur de corps. Une brume gelée serait peut-être la matière de celui qui vient, une brume cristallisée.

2008 - R 11 (90x183)

                                                         Sant Peter – 2008 – pierre noire sur carton – 90 x 183 cm

En bas du tableau, la houle, le plissement d’un paysage géologique.

Griffure du stylet. Des coulées d’un noir plus sombre, giclures de sang noir.

Le chiffon effleure. Le bruit mat de la craie noire sur le carton épais éponge le bruit.

Venue d’une tête penchée, courbée, lourde, lisse, pesante.

2008

                                                                                                                                 R 14 – 2008 – pierre noire sur carton – 183 x 125 cm

2014 - Scène de chasse L (30X20) - copie

                                                                                                                            Scène de chasse – 2014 – pierre noire sur carton – 30 x 20 cm

Il gratte, recouvre, estompe les vagues géologiques du bas du tableau. Doux frottage, effacement, ponçage.

Il peigne le tableau comme une chevelure.

Rondeur d’un crâne, d’une tête lourdement penchée, concentrée, versée en soi. Sensualité d’une épaule ronde. Apparition d’une musculature. Presque une figure érigée sur un socle de pierre. Il s’interrompt, s’entretient longuementavec l’apparition. est-ce cela le moment piège dont il me fait part ? La menace serait donc une forme reconnaissable, parlable, serait cet avilissement des choses et des êtres par leur signification ? Détruire le bel inconnu de la poussière. Violenter la figure apparaissante. Préserver une certaine image trouble, une image offerte aux regards sous la forme d’une promesse, d’une indécision terminale, qui serait plutôt ce qui ouvre l’appétit que ce qui permet de le satisfaire. Oui, une image qui ne ferait pas voir, qui serait une ouverture passant avant toute figure.

2008 - Relique 19 (120x80) - copie

                                                                                                                              Relique 19 – 2008 – pierre noire sur carton – 120 x 80 cm

Obstination posée dans la tourmente. Que cherche-t-il à retrouver ? Quelle jouissance, quelle nécessité, quel apaisement ? Quel exorcisme ? A quoi obéit-t-il, se soumet-il ? A quoi consent-il ? avec qui s’accorde-t-il ?

La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. (Montaigne).

Il a le sentiment d’avoir perdu une chose inconnue. Il est à la poursuite de cette perte, espère la confondre. Tout entier innervé par le secret de son geste, lui accordant une confiance insensée, il se cherche une consistance, une densité. Son corps est cette apparition évanouissante sans cesse rejouée qu’obstinément il détracte : une brèche, un creux, une brisure dans le mur, un trou, un vide, un rien.

Il descend dans la nuit, perce l’image pour l’enfouir dans le souvenir. Son geste est une invitation rejoindre la préhistoire visuelle, ce qui précède l’image, son apparaissance.

Dans un jour âcre, il entaille et retaille le noir. Le brossage fait revenir ce reflet étrange d’une cire, la voyance lustrée d’une peau de cheval pansée. Gommage à nouveau. Balayage, balayage encore. Agitation dansante. Et de nouveau ce halo gris.

D’où vient cette lumière ?

Pierre Antoine Villemaine

Metteur en scène, écrivain. Il a mis en scène des textes d’Artaud, Bataille, Blanchot, Celan, Duras, Genet, Giacometti, Handke, Jabès, Kafka…

2014 - Olympia  - Olympia d'après Manet (20X20) - copie 3

                                                                                                                             Olympia -2014 – pierre noire sur carton – 20 x 20 cm

2014 - Monument Valley - Afyernoon II (20X30) copie - copie

                                                                                         Monument valley – afternoon II – 2014 – pierre noire sur carton – 20 x 30 cm

 

2014 - Monument Valley - Afternoon I (20X30) copie - copie

                                                                                         Monument valley – afternoon I – 2014 – pierre noire sur carton – 20 x 30 cm

 

 

2014 - House in the bayou (40X60) - copie

                                                                                                  House in the bayou – 2014 – pierre noire sur carton – 40 x 60 cm

MAD

Le Soir – MAD – 10 / 12 / 2015 – Danièle Gillemon

J V

JV No 51 – Oct-Nov 2015

MAD

 Le Soir – MAD – 10 / 12 / 2015 – Danièle Gillemon

Libre Belgique 27-11-2015

 La Libre Belgique – Arts Libre – Claude Lorent – 27/11 – 3/12/2015

Grand prix du MIFAC 2015 - Le Mans

 

ArtBrussels 1999 – One-Man Show – Première exposition de Richard Laillier à la galerie Fred Lanzenberg

Corps issus du noir. Corps en mouvement, penchés, agenouillés, dressés, au repos.Toutes les positions sont permises. Mais corps à peine issus du noir, réduitsle plus souvent à une simple ligne de lumière qui affleure le corps et lui donne son relief.

A la première lecture, s’impose ce que nous prenons pour un instantané, pris sur le vif, et par ce noir et blanc, le grain du noir et du blanc, la question se pose: est-ce une photo. Ambiguïté du rapport qui nous préoccupe tant actuellement entre la photo prônée par les nouveaux peintres et les modes d’expression traditionnels.

Cette impression première de photo est renforcée par les poses, disons académiques des corps évoqués. Ces poses que l’on imagine saisies sur le vif s’apparentent à la danse. et ce sentiment est renforcé du fait de l’environnement noir qui nous donne l’illusion d’un spectacle. On ne peut ignorer que Richard Laillier travaille à l’Opéra de Paris. Sans opérer un lien direct avec le milieu dans lequel il baigne car lui-même ne le mentionne pas outre-mesure, on peut imaginer par la scène sur laquelle évoluent les danseurs pris dans la lumière.

Mais la recherche de Richard Laillier ne se limite pas à la beauté plastique des corps. Ce corps scruté par tous les artistes. Dodeigne, lui, se rend à l’Opéra et dessine le mouvement des danseurs,son étude donnera lieu à ses grands fusains, eux-même études de ses monumentales sculptures en granit.

Illusion photographique des dessins de Richard Laillier mais aussi amorce de la sculpture dans l”équilibre entre les corps en lumière rasante et le noir qui l’environne, noir qui a autant d’importance que les clairs.L’oeuvre est sous-tendue par la réflexion. Dépassant ce qui ne serait que beauté plastique, des thèmes lui sont chers : L’Oedipe roi de Sophocle, le Mythe de Prométhée.

Il est bon de signaler que Richard Laillier ne travaille jamais sur la base de documents photographiques, ce qui serait admissible, de peu d’intérêt pour lui, pas plus qu’avec des modèles, mais par la mémoire du corps, ce qui donne lieu, écrit François Dournes, à des aberrations anatomiques peu compatibles avec ce que nous avions pris pour de la photo. Cette mémoire du corps est aussi empreinte de sensualité retenue.

Et puis, dépassant de toutes façons la stricte représentation du corps, celui-ci devient signe, quelquefois sorte d’alphabet tel qu’a pu être utilisé le corps dans les grimoires anciens.

 

mars 1999 – Quelques notes de François Dournes sur le travail de Richard Laillier.

… Après avoir passé l’essentiel de son enfance dans l’obscurité d’une salle de cinéma du seizième arrondissement, il se livre en autodidacte à toutes sortes d’expériences esthétiques : la peinture, la photographie, la cuisine, la gravure, le montage photographique, les décors de théâtre…

Depuis 1991, il se consacre entièrement à la technique du dessin à la pierre noire.

Décrivez-moi votre technique : J’utilise un papier abrasif duquel je gratte tout l’abrasif afin d’obtenir une surface parfaitement lisse et plane, puis je le recouvre de pierre noire, que j’enlève ensuite à la gomme pour dégager une figure.

Au fond, mettre du noir pour, ensuite, l’enlever, je me demande si c’est vraiment utile…Mais j’ai l’angoisse de la page blanche, pas de la page noire. Quand la page est noire, je sens qu’il y a une multitude de formes et de figures qui y sont dissimulées. Il ne me reste donc plus qu’à choisir…

Depuis quelques années un thème général englobe chaque nouvelle série de dessins. Après Céline, Pasolini et Sophocle, qu’est-ce qui vous a inspiré pour la série actuelle ?

Je ne m’inspire pas d’une histoire, mes dessins ne sont jamais illustratifs. Ce qui m’intrigue, c’est le comportement humain lié à un mythe ou un récit. J’essaie de me représenter un personnage dans des circonstances qui ne sont pas celles du texte que j’ai lu. Le plus souvent, d’ailleurs, c’est mon propre comportement face à une histoire qui transparaît dans le dessin.

Aujourd’hui, pour cette série, j’ai surtout pensé au mythe de Prométhée. C’est ce qui explique que depuis quelque temps, le format de mes dessins s’est considérablement développé. Je voudrais fabriquer des gens de la même taille que moi.

Dans son atelier parisien, Richard Laillier travaille au milieu d’objets dont il s’est approprié l’image : une reproduction de Léonard, du Bacchus de Caravage, une Pièta de Michel-Ange en plastique, des dessins d’Aigres, une photo de sa fille Salomé, un petit Père Noël en en terre cuite, un dessin érotique de John Willie… La poussière de la pierre noire les recouvre jour après jour.

 

Galerie Koralewski – Paris juin – juillet 1998.

François Dournes

Evohê, Evohê ! Quinze petits dessins, rassemblés sur un des murs entraînent le spectateur dans une bacchanale échevelée. Des corps en mouvement, penchés, agenouillés, rappellent les plus grands formats qui les encadrent, tandis qu’en vis-à-vis, une série de nus allongés invite à l’abandon.  Cher Richard Laillier, les thèmes naissent de la matière, de sa pratique originale de la pierre noire. Mais avec cette troisième exposition personnelle dans ce lieu, son dessin dépasse résolument le statut de curiosité technique en atteignant sa plénitude dans des grande dimensions parfaitement maitrisées.

Il recouvre d’abord de pierre noire un papier spécial, puis la gomme et les doigts font surgir de cette mélasse des contours clairs et des surfaces irrégulières , évoquant la palpitation des chairs. Le contraste du noir et du blanc n’intervient pas ici sous les auspices d’un clair-obscur traditionnel / la lumière n’est pas un rayon ponctuel qui découpe une partie du corps, elle est au sein de la figure même qu’elle fait apparaître. Ainsi une croup généreuse observée à contre-jour se résume-t-elle à un filet de lumière qui ne suggère pas nécessairement le reste du corps, mais peut être saisissable en soi, et peut aussi signifier tout autre chose comme les méandres de la rivière.

Sur ce fond noir impénétrable, les figures perdent tout point d’attache, elles sont des formes absolues. La perspective qui leur est appliquée pait alors donner lieu à des aberrations anatomiques, et faire de ces êtres humains des créatures étranges, parfois inquiétantes, jamais innocentes.

ArtLibre - septembre 2000

Libre Belgique – ArtLibre -20 septembre 2000 – Roger-Pierre Turine